La poésie togolaise existe-t-elle ? Peut-on réellement parler de poètes, de poésie au Togo ? Les questions qui fâchent n’ont pas manqué de s’inviter à la première conférence au programme de la 3ème édition de Plumes Francophones. Et pourtant le thème, « Présence des femmes dans la poésie togolaise« , n’est pas « explosif » et semble un tantinet anodin. Le profil des conférenciers laissait peut-être présager des exposés assez fouillés et techniques, pas le souffre. Le plateau est tout riche.

VLUU L200  / Samsung L200Il y a tout d’abord Marie Ketline Adodo,  technicienne de la communication et « poète« . Et pas n’importe laquelle: elle  est même une experte pour avoir écrit Le Planteur de virgules, Guide pratique pour l’atelier d’écriture poétique, un ouvrage didactique sur l’enseignement de la poésie,  très recherché  mais disparu des rayons des bibliothèques  et… des librairies.  Il y a également la très fouillée Etude sur la poésie, la tradition orale et la littérature au Togo. En  tant que poète, elle est auteure d’Au clair de mon âme (Ed. HAHO, Lomé, 1998, Préface de Stanislas Spero Adotevi ) et Entre toutes les femmes (Ed. Nouvelle Pléiade, Paris, 1999, Préface de Vital Heurtebize). C’est dire que la sémillante Ketline Adodo est comme un poisson dans l’eau quand elle parle de poésie togolaise.

Ensuite, Mme Akakpo  Claudine Assiba est la seconde femme sur le plateau. Journaliste, directrice de l’ATOP (Agence togolaise de presse), plusieurs fois lauréate de prix journalisme, elle est « poétesse » et auteur d’un premier recueil, Cris de Hoingni. C’est l’une des femmes les plus en vue du pays en matière de progrès et d’émancipation de la gent féminine.

Enfin, Dieudonné Ewomsan, un autre poète auteur de trois recueils, est le modérateur de cette conférence. C’est dire le sérieux qui anime les organisateurs…

De la conférence se dégage un accord unanime des exposants sur les différentes acceptions du thème, exception faite du terme « poétesse » que récuse Mme Adodo, qui lui préfère le terme « poète« . Pour elle, la poésie est androgyne, elle viendrait même de la femme par allégorie au récit génésique biblique : Eve,  symbole de la femme chercheuse du savoir et de la connaissance et donc poète dans l’âme, s’oppose à Adam, symbolique de la mentalité servile chez l’homme, de l’obéissance aveugle à Dieu.  Mme Ketline Adodo conclut d’ailleurs cette petite mésentente de la guerre des sexes du mot par cette sentence lourde de sens : « Les hommes partent en poésie par ce qu’ils ont de féminin en eux » !

De son côté, Assiba Akakpo, sans être vraiment persuasive, et plus par souci de marquer  la présence des femmes dans un domaine dominé par les hommes, préfère le terme « poétesse ».

Une poésie sauvée par les thèmes

Le limon de la conférence aura été tout de même la présentation de Mme Adodo qui ne s’est nullement contentée de disserter sur les thématiques  jalonnant la poésie togolaise.  La condition féminine, la paix, l’amour, quête identitaire, empreignent  la poésie de ces poétesses togolaises, ces « militantes avec des armes à la finalité pacifique« .

Néanmoins, selon Mme Adodo, on n’est en présence d’une poésie sauvée par les préoccupations, comme le récit vient souvent au secours d’un mauvais roman. La poésie togolaise serait donc pauvre et très lacunaire de cette forme qui définit d’abord la poésie comme la magie des mots. La poésie est culte du verbe, elle est ce langage mythique balloté entre le sens et la forme. Un espace de liberté qui permet des constructions par l’usage efficient des figures de style. Et dans le cas de la poésie au Togo, il y a ce jeu constant entre la forme et le sens qui reste absent, que le lecteur peine à décourvir. On demeure dans un lieu commun de bonnes phrases et de bonnes intentions.

Une pauvreté de la langue qui laisse la poésie togolaise en arrière-plan et nos poètes comme  des gens de la périphérie, des épateurs de la galerie, qui se contentent de porter de porter le titre comme ces généraux d’opérette portent leurs médaillons. Il y a même beaucoup d’auteurs qui maîtrisent très peu les techniques rédactionnelles et qui croient  faire œuvre de poésie alors qu’ils… La poésie a des exigences dont on ne saurait se soustraire. Même les vers libres ont des exigences, a-t-elle souligné.

Si la conférencière est plutôt « main de fer dans un gant de velours« ,  assénant ses critiques par paraphrase sans choquer personne, un participant est allé jusqu’à mettre le doigt sur la plaie en mettant en doute l’existence même de la poésie togolaise…tout comme Kossi Efoui s’amusait comme un mauvais garnement en déclarant que la littérature africaine n’existe pas! La poésie togolaise existe-t-elle ? Une question qui fâche. Qui a eu le don  de  faire sortir de ses gonds la nouvelliste et militante des droits de la femme, Mme Rita Amendah. Sans plus. La réalité est indéniable, s’il faut appeler un chat un chat, faut-il s’interdire d’appeler la poésie togolaise une poésie médiocre ? Une ouverture au monde a aussi ses exigences, et on ne saurait tolérer la médiocrité, et dire sottement que le label qualité consacré aux oeuvres littéraires éditées à l’étranger (France surtout) ne signifie pas que celles éditées à l »intérieur n’ont aucune qualité.

Mme Adodo souligne les causes d’une telle situation : l’éducation et une édition peu sérieuse. La faiblesse structurelle des maisons d’édition n’est pas de nature à aider les créateurs à créer des œuvres dignes littéraires dignes de ce nom. Il faudra commencer à refuser d’éditer certaines œuvres et ne pas être regardant sur l’argent des créateurs pour les aider à mieux travailler les textes, selon la présentatrice, qui pointe du doigt les maisons trop laxistes, plutôt jouant le rôle d’imprimeur que d’éditeur. Il en est également de la critique qui se prélasse dans une attitude complaisante, dangereuse pour tout progrès dans le domaine.

Une situation qui appelle à repenser l’existence même de l’édition au Togo caractérisée à la fois par une absence choquante de ressources humaines et financières.

Mais une réforme de l’édition serait juste un cautère sur une jambe de bois si on ne revoit pas l’enseignement du français même à l’école. Selon Mme Adodo, les lacunes profondes de la littérature togolaise sont à voir du côté de la maîtrise de la langue française et par conséquent  son enseignement.  Elle pointe du doigt la réforme scolaire de 1975 qui « n’a pas su ou du moins n’a pas pu communiquer aux élèves le goût de la lecture et de l’écriture« . Une réforme qui donne « la priorité à l’oralité sur l’écrit à l’école qui est même l’univers de l’écrit« .   Ce qui a conduit à l’appauvrissement de la langue française à l’école. La conférencière propose donc l’enseignement de la poésie à l’école, notamment dans les basses classes,  ce qui passe par la formation des enseignants, mais également une révision de l’enseignement du français à l’école.  Le français étant la langue d’apprentissage à l’école et d’ouverture à l’universalité, pourquoi donc ne pas apprendre à l’écrire correctement ? D’une manière générale, selon Mme Ketline Adodo, pour sauver la poésie, il faut une politique de formation à la base qui passe par la lecture et l’appropriation de l’écriture et une bonne pratique de l’oralité. Il faut revoir donc l’enseignement de la poésie, de la tradition orale et de la littérature à l’école du Togo. Et ça commence dans les basses classes du cours primaire.

T.F

Joindre la conversation 1 commentaire

  1. bernardjolivot@free.fr blanc retraité, venant à lomé le 27-06-13, avec 4600 textes faux sonnet, pour sensibiliser les jeunes à écrire dans leurs langues de tous les jours.

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