Hommage au théâtre de Senouvo Agbota Zinsou

ubt-Zinsou_01Le festival Plumes Francophones a choisi de rendre  hommage au fondateur du théâtre togolais, Senouvo Agbota Zinsou, le premier à inscrire le nom du Togo sur le fronton de la reconnaissance internationale. C’est une première au Togo de rendre hommage à un artiste de son vivant, fût-ce dans un cadre privé- ce n’est qu’un début-, de reconnaître son apport au patrimoine de la nation et de l’humanité. Malheureusement, le principal intéressé ne fut pas de la fête pour donner encore à voir et à comprendre de son immense talent. Mille regrets.

Le thème de la 3ème édition du Festival international Plumes Francophones est « Créations togolaises et mondialisation« . Et la particularité de cette édition est l’hommage rendu à Senouvo Agbota Zinsou, un monument du théâtre togolais, aujourd’hui en exil à Bayreuth, Allemagne, où il enseigne à l’université. Un exposé-débat a eu lieu autour de son œuvre. Le thème : « Senouvo Agbota Zinsou : l’exil allemand et la création dramatique« . Exposé de Kangni Alem, écrivain-dramaturge et ancien comédien ayant travaillé sous les ordres de M. Zinsou. L’exposé est suivi de la projection d’un film en cours de réalisation par Alain Ricard, chercheur au CNRS, enseignant à l’université de Bordeaux. Le film dont on a visionné quelques rushes porte sur une  longue interview de Sénouvo Agbota Zinsou par Alain Ricard et Nathalie Patterer réalisée dans les bureaux de Zinsou à Bayreuth le 24 août 2010.

Dans la même veine, d’autres films, non projetés ce soir-là,  ont été faits avec Kangni Alem et Kossi Efoui sur leurs rapports avec Zinsou et leurs idées sur le théâtre togolais et africain. Il s’agit là d’un important travail sur le théâtre togolais jamais réalisé, même si on peut déplorer que ce soient toujours les autres qui fassent un travail sur le Togo.

Selon sa formulation, l’exposé voudrait amener à des questionnements autour du théâtre de Zinsou après 20 années d’exil en Allemagne à savoir :  « Le théâtre de l’exil est un théâtre en exil ?« . Cela induit nécessairement des questionnements dont celui par exemple sur l’asile politique, les conditions de travail d’écrivain et de dramaturge dans un cadre culturel et linguistique totalement autre. Cela peut s’articuler autour de ses interrogations :

  1. « Comment ce nouveau contexte et l’expérience de l’exil ont-ils pu influencer  son œuvre et son travail de dramaturge ? », d’après Janos Riesz qui a consacré un excellent article dans Revue de littérature comparée 2011/4 (n° 340).
  2. Zinsou a-t-il réussi à faire un théâtre africain avec des acteurs et des actrices (en grande partie des étudiants et étudiantes de l’université de Bayreuth) qui n’étaient pas des gens du métier ?
  3.  Le public Allemand était-il prêt à suivre la scénographie et le langage théâtral de l’auteur togolais ?
  4. Le travail fait en exil jette-t-il une lumière nouvelle sur sa production antérieure ?
  5. Comment l’auteur a-t-il évolué en cette période par rapport à son esthétique et aux thèmes traités dans ses pièces ?

La vie avant l’exil en Allemagne

Pour comprendre les raisons de cet hommage rendu à Zinsou, un éclairage sur les dimensions de la personne. Senouvo Agbota Zinsou est né au Togo en 1946. Il a fait des études universitaires de Sciences du théâtre, soutenu un mémoire de maîtrise à l’Université Paris 3 sous la direction de Jacques Scherer intitulé « éléments pour un théâtre national togolais » et une thèse de troisième cycle sur  « Le théâtre et la Bible – Kantata togolaise et syncrétisme culturel » en 1988 à Bordeaux sous la direction d’Alain Ricard qui avait déjà été son mentor au début des années 1970 à Lomé.

ZinsouA ce titre, il a été chargé par le gouvernement de l’époque (ère du parti unique RPT) de diriger la Troupe nationale.  Fort de son background et compte tenu des travaux qu’il a réalisés en vue de son doctorat, il est demandé à Zinsou de créer un théâtre véritablement national à partir des éléments culturels nationaux.  Ce qu’il a réussi à faire avec une prouesse remarquable en s’inspirant du répertoire des chants et des danses du Togo. Parti de Brecht, de Pirandello,  d’Ionesco, Zinsou est arrivé à faire un théâtre qui emploie la panoplie technique du théâtre brechtien dont l’inévitable distanciation, le travestissement. Avec Zinsou, on  a alors le recours au bestiaire, le déguisement de la critique politique en fable animalière. D’où ces nombreuses pièces  dont On joue la comédie (1er Prix RFI du Concours  de théâtre interafricain de 1972) et La tortue qui chante ont eu des succès sur la scène internationale.  Pendant cette période, il a monté une vingtaine de pièces.

Fonctionnaire de l’Etat togolais, Zinsou ne pouvait pas critiquer de manière frontale le parti unique, cependant il l’égratignait à satiété de façon détournée dans ses pièces dont certaines représentations furent même interdites poliment, les autorités jugeant qu’il en faisait un peu trop. Auréolé de la reconnaissance internationale, Zinsou avait autorité au Togo. Le seul reproche qu’on lui faisait à l’époque était de jouer seulement que ses propres pièces,  accusation à laquelle il répondait par la pauvreté des textes à lui soumis. Ce qui n’était pas faux selon les critiques.

Au début des soubresauts démocratiques de 1990, les fameux « événements » selon Kossi Efoui,  Zinsou est presque éclipsé avec l’arrivée de deux nouveaux sur la scène, Kossi Efoui et Kangni Alem. Lui-même s’engage en politique en devenant Haut-conseiller de la République, parlement de la Transition. Cependant, Eyadema met en œuvre son entreprise de restauration  militaire : émasculation des institutions, coup d’Etat contre le Premier de Transition, prise en otage des Hauts-Conseillers de la République, massacres en tous genres. Zinsou se sent en danger et prend la fuite et trouve refuge au Bénin, mais il est toujours à portée de main des commandos du régime. En 1993, ses amis français et allemands lui viennent en aide en lui trouvant une place à l’Université de Bayreuth, la petite ville au nord de la Bavière, très connue grâce à son  festival d’opéra Wagner. Il a le statut de réfugié politique.

Vie en Allemagne

En Allemagne, Zinsou est confronté à une nouvelle vie. Certes, il enseigne le théâtre à l’université mais les conditions ne sont pas les mêmes. Il n’est pas vraiment un germanophone et il a un nouveau statut. Il commence à écrire « Cahier ouvert sur une œuvre » dont la « raison essentielle » est de   «  me connaître mieux moi-même« . Il était à 500 pages tapuscrites mais Kangni Alem qui l’a rencontré dit qu’il en serait  sûrement à 1000 !

A Bayreuth, Zinsou continue son œuvre de Lomé, le même théâtre, mais avec des acteurs nouveaux, très souvent des gens qui ne sont pas du métier. N’étant pas germanophone, il écrit ses textes en français et les fait traduire en allemand. Il reprend les mêmes techniques brechtiennes et pirandelliennes. Il n’écrit pas réellement de nouveaux textes, les pièces sont une réécriture permanente des textes passés. Il y a notamment neuf pièces qui ont pour personnage central Yevi ; les pièces ont une durée d’une heure 20 minutes : Yévi et le géant, Yévi et la musique des animaux révolutionnaires, Yévi au théâtre, Yévi et la pierre enchantée, Yévi et la CIA, entendez : Cuisine interne des Attentats, Yevi et la Princesse, Yévi philosophe. Il reprend La Tortue qui chante et toutes ses pièces écrites à Lomé.

Selon Janos Riesz,

« en regardant l’évolution des pièces portées sur scène, on constate que l’auteur est de plus en plus soucieux de s’adapter  à l’attente et aux exigences d’un public non francophone et qui ne comprend certainement pas les morceaux en langue africaine. Il donne de plus en plus importance à la musique et aux  danses, il réduit le nombre des lieux et simplifie souvent la constellation des personnages…. »

En réalité, Zinsou qui est un grand metteur en scène et a eu à diriger la Troupe nationale en disposant à sa guise de tous les assortiments humains et techniques pour faire une mise en scène, se surprend dans une situation de « pauvreté », de survie. Bayreuth est une très petite ville et son université n’est pas l’une des plus célèbres en Allemagne. Zinsou est en difficulté évidente. Il s’adapte ; l’expression est même sortie de sa bouche ; manquant de moyens, il est obligé d’improviser et de se concentrer sur l’essentiel.

Selon Riesz :

L’auteur-créateur qui est en  même temps poète, dramaturge, acteur, metteur en scène, compositeur et chanteur, tout en s’adaptant au nouveau contexte culturel ne se coupe pas de ses racines qui ont besoin d’un imaginaire africain et de maintenir le contact avec sa source qu’est la langue africaine.

Il s’en sort brillamment. Ses pièces sont un succès et sont vues par des milliers de spectateurs de la petite ville.  Il y a même un fan club à Bayreuth.  Par exemple, la pièce, La septième reine connaît un succès foudroyant. Cette pièce où le modèle est la cantate suscite l’admiration dans la petite ville. Zinsou fait preuve de beaucoup d’originalité. Le succès est tellement grand que le Prix Nobel de chimie, Roald Hoffmann, résident aux Etats-Unis, invite Zinsou lors d’un Congrès sur « Chemistery Ethics for sustainbility » où il a présenté un montage de textes et de musique à partir de son roman, Le Médicament (Hatier, 2003).

Un théâtre en exil?

D’une manière générale, le bilan est positif pour Zinsou. Il apporte une certaine forme d’expression d’un théâtre togolais en Allemagne. Ce qu’il en dit fait sens :

L’expérience est enrichissante dans la mesure où elle permet de se remettre en cause, de se demander quelle est la part d’universel que les autres attendent de soi et aussi quelle est la part d’éléments de son identité nationale qu’on peut apporter aux autres. Et qu’est-ce que les autres perçoivent comme relevant de l’identité d’un artiste africain ? La culture francophone moderne ? La culture africaine traditionnelle ?

Yevi et l'éléphant chanteurL’exposé-débat est suivi de cette projection vidéo, une partie des rushes du film à venir  sur Zinsou. D’une manière globale, le spectateur perçoit un dramaturge durement atteint à la fois dans sa chair et dans son travail par sa situation de réfugié politique. Certes, malgré  les cheveux grisonnants, Senouvo Agbota Zinsou, ce presque septuagénaire reste plus ou moins un fringant quinqua. Il ne traîne pas les ravages des ans, mais il porte inconsciemment le poids de l’exil et du passé. Durant l’interview, il parle constamment de « bureau« , que ce soit à son nouveau domicile ou au théâtre de l’université. « Avant, j’avais un bureau ici et à tous les étages« , dit-il à propos de son nouveau domicile. Attitude très typique de quelqu’un qui cherche un port d’attache, les habitudes de l’ancien directeur de la Troupe nationale devant écrire dans un bureau lui collent à la peau. Puis sur son travail et son utilisation des comédiens non professionnels, une étudiante lui pose cette question : « pourquoi travailles-tu avec nous au lieu de prendre des comédiens professionnels ? » Zinsou n’a pas de réponse à la question. Il dit tout simplement qu’il s’adapte aux conditions. La situation est telle que les comédiens amateurs prennent des attestations prouvant qu’ils ont travaillé avec le grand metteur en scène.

Vers la fin, Zinsou parle du pays, surtout de  son départ précipité. Là, il exprime beaucoup d’amertume.  Il se rappelle la prise en otage des hauts-conseillers de la République par la soldatesque d’Eyadema : les privations (impossibilité de faire ses besoins), les humiliations de ces brutes, la découverte du mal qu’un être humain peut faire à son prochain, le fait de savoir qu’un pouvoir civilisé est peut-être impossible dans ce pays etc…  C’est la dernière image qu’il a du pays, elle est rivée à son cortex.  Soudain, Zinsou se montre très dur:

….Le cuisinier de la Présidence [d’Eyadema] nous a apporté à manger. Et des gens sont partis manger, même certains qui dirigent ce pays… Moi, ce qui rentre dans mon ventre, c’est moi-même qui l’autorise, personne d’autre à ma place!

On s’étonne de cette saillie : pour des raisons de survie, les otages ne mangent-ils pas ce que leur apportent les ravisseurs ?

Zinsou parle également de Sylvanus Olympio, qu’il considère comme un président simple, chez qui il est allé faire une fête. Sa mort brutale a été un choc pour lui, ça l’a conduit à écrire sa première pièce. Que  50 années après la mort de Sylvanus Olympio, Zinsou en soit si nostalgique au point de le présenter comme une période idyllique…

De façon globale, on sent une certaine aigreur chez un intellectuel et un dramaturge de haut vol qui s’est enfermé tout seul dans un ghetto à Bayreuth, une petite université, alors qu’il avait, a, devant lui des opportunités pour réussir dans une grande université en Allemagne ou en France. Comment comprendre cela ?

Zinsou, qui a un statut de réfugié politique, n’a pas pu faire le déplacement  à l’invitation du Goethe Institut. Le centre culturel allemand fait entendre « des raisons indépendantes de sa volonté » pour expliquer le non déplacement de Zinsou, alors que toutes les conditions étaient réunies. A-t-il eu peur de perdre son statut de réfugié politique ? Il semble pourtant que M. Zinsou ne tirerait aucun avantage sérieux de cette situation.  Est-ce  pour des raisons d’ordre sécuritaire, la peur des sbires du régime en place ? Peut-être. Mais personne n’en veut particulièrement à M. Zinsou, dont la femme était revenue au pays l’année dernière. Peut-être les  chroniques  au vitriol  de Zinsou sur Internet dérangent –elles le sommeil des tenants de l’ordre militaro-civil au Togo ?

Petit à petit, se portraiture un exilé politique au destin des exilés politiques de la diaspora togolaise qui ont de leur pays l’image arrêtée de leur départ involontaire,  qui rechignent à  retourner à n’importe quel prix au pays natal, à moins d’un changement radical. Zinsou reviendra-t-il ? On en doute.

M. Zinsou n’a pas fini de donner, mais il a malheureusement sevré les Togolais de la substantifique molle de sa connaissance. Son départ a laissé un désert culturel : le Togo n’a plus de Troupe nationale et partant plus de théâtre depuis 20 ans en dépit de nombreuses tentatives. Or  le théâtre est l’expression singulière de la contestation, la voie idoine et efficiente pour amener les masses populaires à prendre conscience.

Depuis 20 ans, ce pays se cherche culturellement. Et pendant ce temps, les meilleurs sont à l’étranger, en train de se battre sur Internet, comme si  c’est sur la toile qu’il faut mener le combat.

T.F

Troisième édition Uncategorized

filfrancophones View All →

Festival International de Littératures Francophones

2 commentaires Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :