« Feuillets d’un détour au pays de Kangni Alem »

Lomé, 20 mars 2014. 29 degrés, il est 21 heures. L’appareil vient de se poser. Le vol a été bref. Nous guebosommes passés d’un pays à un autre, comme l’on dessine une lettre d’alphabet ; à peine un accent mis sur une voyelle quelque part dans la nuit ouest-africaine. C’est ici que trois ans plus tôt, porté par la danse d’un rafiot et les cabrioles d’une ferraille, j’avais, une nuit d’avril, déposé mes valises. A l’époque, dans mon pays à feu et à sang, l’on parlait de «crise postélectorale». Mais chacun le savait bien : ce n’était qu’un autre épisode de l’opérette sanglante animant les rives africaines, depuis que quelques corsaires avaient eu la bonne idée de peser le monde à la calculette. Désormais, les tempêtes étaient planifiées, les orages cultivés. Bref, trois ans plus tard, je suis de nouveau à Lomé, et les lampadaires, en ce mois de mars, trouent la robe de la nuit.

La ville laisse apparaître ses ors et ses lambris. Asphalte nouvelle, feux tricolores, bâtiments transparents à narguer le bleu du soir. L’ombre est belle comme une sylphide Ewé, elle scintille de mille feux. Nous allons de Tokoin à Adidogomè bercés par la fragrance du courant marin. Dans le vent de la nuit qui gagne le cœur du nouvel arrivant, il y a plus que de la fraîcheur. Cette nuit a quelque chose de magique avec sa vaste haie de lucioles. Ici, comme au Bénin voisin, ces lucioles, on les appelle les «Zemidjan». Ce sont des motos servant au transport en commun. Et même s’il y a désormais des lignes d’autobus à Lomé, la survie de ces engins, la nuit, donne à la voie des allures de chapelet fluorescent. «Oléyia ?» (Tu y vas ?) La cliente approche, s’installe à l’arrière de la motocyclette. C’est sûr : elle part, décolle à l’image de cette ville qui, en quelques mois, semble avoir choisi de larguer les amarres. L’infrastructure est en pleine expansion de Baguida à Tokoin, d’Avepezo à Kégué d’où est sorti de terre un grand hôpital. L’on y distingue assez nettement une récurrence de formes triangulaires : l’hôpital est le produit d’une coopération sinotogolaise. Mais plus que ce centre hospitalier et le stade – joyau architectural donnant à Kegué des allures de place forte – ce qui frappe, ce sont ces immenses camions en partance vers le port. Le lendemain, «à l’heure où blanchit la campagne», j’entends bien aller du «Boulevard du 30 août», d’Adidogomè à l’intersection menant, à gauche, vers le Centre théologique des assemblées de Dieu (ESTAO). Puis m’engouffrant entre pavés et asphalte, toucher à Kégué, toucher aux rives de la mémoire, ma mémoire personnelle.

«Le boulevard du 30 août»

21 mars. 8h 30. Me voici en route pour Kegué : je dois y disputer le match retour «contre» certains souvenirs qui me remontent sucrés, salés, acidulés. Or, j’aborde à peine le Boulevard du 30 août à Adidogomè qu’une question me taraude déjà l’esprit : «Pourquoi le Boulevard du 30 août ?» Le conducteur du taxi ne semble pas avoir la bonne réponse. «C’est la route de Kpalimé», bafouille-t-il. Et moi de lui répondre : «Mais cette route de Kpalimé, elle a bien un nom, non ?». L’homme, impassible : «C’est son nom qui est la route de Kpalimé». Je risque une question : «30 aôut, c’est pas la date où papa Eyadema est arrivé au pouvoir ?» L’homme ne me répond pas. Sans plus parler du 30 août, le conducteur, qui se révèle à moi implicitement comme un ancien militaire, choisit simplement de me raconter, sur le ton de la légende, un fait : une visite du Général Eyadéma. Par un acte de sublime prémonition, me raconte mon interlocuteur, le Général est un jour arrivé au camp militaire, et a dit aux soldats la fragilité de la vie. Oui, le Grand Timonier togolais n’avait pas exactement déclaré comme de Gaulle que «La vieillesse est un naufrage», mais avait laissé penser que les aiguilles pourraient tourner, que le navire pourrait bien connaître quelque tempête mais que seul l’union et la discipline, l’amour et le respect de la patrie permettraient de sauvegarder les acquis. La suite, racontera mon interlocuteur, était venue naturellement : un grand nuage sur la ville de Lomé et le Grand Timonier était parti. J’apprendrai plus tard que cette date du 30 août ne ramène pas à l’accession au pouvoir d’Eyadema. Il y était parvenu le 13 janvier 1967 et en était parti le 5 février 2005, après 38 ans, dit-on, de règne sans partage. Le nom du Boulevard réfère plutôt au 30 août 1969, jour où Gnassingbé Eyadéma instaure le parti unique au Togo, à la suite d’un appel lancé à Kpalimé. Et ce boulevard garde quelque chose de martial. A intervalles réguliers, une pancarte crie ses ordres, au rouge : «Attention interdit de : poser des baraques, jeter des ordures, salir sa devanture, tout au long du boulevard. Message de la délégation spéciale de la préfecture du Golfe». Le passé, martial, semble se rappeler au bon souvenir du présent. Temps de mémoire et temps de l’instant en complice alternance. Mais, pour l’heure, j’ai décidé de faire place à l’immédiat, contemplant le boulevard, en ce qu’il offre de charmes.

Kangni Alem

Et il s’en passe des choses aux abords de ce boulevard. J’y rencontre l’homme qui reste l’une des valeurs les plus sûres de la littérature togolaise : Kangni Alem. Avec ses compatriotes Sami Tchak, Kossi Effoui, Théo Ananissoh, Alem incarne même, d’une certaine façon, le nouveau visage des lettres francophones. Contrairement à ses compatriotes, il est régulier à Lomé et il y vit presqu’en permanence. Kangni m’apparait tout de blanc vêtu, l’oeil pétillant de malice. Je crois devoir tendre la main à ce Grand prix littéraire d’Afrique noire. La main, la sienne, a toute une histoire : quatre romans, quatre recueils de nouvelles, cinq pièces de théâtre et encore bien d’autres hauts faits d’armes. Mais Kangni n’est pas homme à faire les choses à moitié. Plus qu’une main, c’est tout l’être qu’il me tend. L’homme me happe, m’absorbe, me désigne par mon prénom et déjà sa joue contre la mienne me fait bien comprendre que je suis le bienvenu «au-delà- de- la-falaise» – c’est le signification du nom Togo en langue Ewé –, le bienvenu en ce pays où le jour se lève de si bon matin. Je découvre alors un homme tout de simplicité. Mais je sais bien que sous les sourires et l’évidente bonhomie de mon hôte, il y a le travailleur acharné, l’homme de culture rigoureux, le maître d’oeuvre chevronné d’un festival culturel international : «Les Lucioles bleues».

Les lucioles bleues

Au fil de sept éditions annuelles, le Festival francophone qu’il a initié avec son alter ego Cyriaque Noussouglo a pris de l’étoffe. Celle de 2014 rassemble les lettres et les arts visuels. Cafés littéraires, débats expositions et spectacles se nouent autour d’une trentaine de créateurs venus de la Côte-d’Ivoire, de la France, du Gabon, du Rwanda et naturellement du Togo. Tharcisse Urayeneza du Rwanda, Eric Joel Bekale du Gabon, Gina de Fanti et Marcelline Mensah-Perruti du Togo ont constitué le panel d’un café littéraire animé par Kangni Alem, à l’Institut Goethe de Lomé le samedi 22 mars. Dans la matinée, sous la houlette de Sophie Ekoué, l’équipe radio du festival a interviewé Joël Eric Bekalé, Président de l’Union des écrivains gabonais. Les temps d’antenne ont aussi permis aux auditeurs de suivre un débat entre artistes slameurs et poètes. Le même sujet a été approfondi à l’université de Lomé où, sous la houlette du chef de Département de lettres modernes, le Pr Anatole Molley, les vues des slameurs, Député Ablamesfo, Kaporal Wisdom, Menteur Ambulant et Edohrimé ont été confrontées aux positions d’universitaires autour du thème : «Les voix(es) du slam et de la poésie au Togo». Outre David Kpelly, Togoata Apedo-Amah, Daniel Lawson-Body, Koffi Boko, Gnim Atakpama, Anas Atakora, bien d’autres auteurs ont animé les différents ateliers et cafés littéraires du festival. Kadjangabalo Sékou, Gina de Banti, Marcelline Mensah-Perucci, Patricia Silliadin, Sylvestre Gbetoula, Jean-David Messangan, Chris Edgar Locoh, Claudine Akakpo et Koshi Akoubia ont ainsi, par leurs oeuvres enluminé les assises du festival. Mais s’il s’est agi de littérature, il a été aussi question de peinture et de musique. Les toiles du peintre Laka, théoricien de «la déconstruction harmonique» ont fait l’objet d’un exposé-débat. Quand le groupe de Jazz Noliva répandait ses somptueuses sonorités sur l’estrade du siège des Lucioles bleues…

Kégué

J’ai fini par revenir à Kegué ce 22 mars, un quartier de Lomé où en 2011, aux abords de la fédération togolaise de football, j’avais fait la rencontre de D.D., une étudiante en médecine. Moins de trois conversations avaient suffi pour qu’en mon esprit, la ville de Lomé se conjugue aux traits de cette jeune togolaise. Très à cheval sur les principes, elle avait d’emblée circonscrit le cadre de nos échanges. Cela ne m’a pas m’empêché pas de revenir assez souvent deviser avec elle et de tisser une sorte de «camaraderie». Nous partagions les mêmes valeurs bien que par tempérament d’artistes j’eus passé mon temps à jouer les grands méchants. En revenant à Kégué, trois ans plus tard, j’ai d’abord l’idée de lui offrir des fleurs. Mais craignant de paraître décalé, je finis par atterrir les mains nues à son domicile. L’accueil des plus chaleureux que me réserve sa mère me met du baume au coeur. Passé les samalecs et autres propos convenus, la question essentielle surgit: «Et D. ?». La mère, sans donner l’air de piétiner des fleurs répond : «Ah, elle est au cours. Elle est à la fac». Je feins l’impassible. Cinq ou dix minutes interminables suivent, mes politesses faites à la mère, je regagne la grande voie. Je pouvais bien insister. Lui laisser un mot ou mon numéro de téléphone. Cela m’a paru inutile. D’ailleurs, la mère ne me l’a pas proposé. Lomé signifie bien «Au-delà-de-la- falaise». Il faut croire que j’ai décidé de dévaler les récifs de mes souvenirs personnels, aller résolument aux plaines du présent. Et l’heure est belle, le soir charmant. Je suis à Lomé, je suis heureux ! Ne me reste plus qu’à déclamer ces beaux vers du poète togolais Anas Atakora :

«Les amarres de l’Histoire/Succombent aux poussières/ Le geste écrit le poème de l’oubli/ Car la géographie du présent/ Délaisse les cartes de l’Eternité/ On lance le dé/ Le pari excommunie le passé/ L’instant est le chiffre qui gagne/Devant la Mémoire/Qui souffre ses dettes ! »

Par Josué guebo, écrivain ivoirien

© DR In Revue Mosaïques/Troisième année – n°040 – Avril 2014 – Yaoundé – Directeur de la publication : Joseph Fumtim /www.mosaiquesafrica.com/ww.facebook.com/mosaiquesmag

 

 

Joindre la conversation 3 commentaires

  1. Les prochaines festivals devront permettre à l’auteur Josué Guebo de terminer son récit. La fin est brusque pour moi. On dirait un boulanger ayant coupé en deux morceaux une tranche de viande de toute sa force et en un geste brusque et violent. Il devra faire de sorte que <> du festival international « Les Lucioles Bleues » ne <> !

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  2. Les prochains festivals devront permettre à l’auteur Josué Guebo de terminer son récit. La fin est brusque pour moi. On dirait un boulanger ayant coupé en deux morceaux une tranche de viande de toute sa force et en un geste brusque et violent. Il devra faire de sorte que <> du festival international « Les Lucioles Bleues » ne <> !

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